Groupe 3:

Tom,

Alessandra, 

Hannah

MAKING OFF

Je suis pas un gros crieur. En tout cas, j’ai pas l’impression de l’être ou du moins j’ai pas envie… Pour faire un topo, ma prof d’arts plastiques que j’avais à 13 ans s’approchait toujours de mon oreille, doucement, en chuchotant « hé pssst t’as la voix qui porte ». C’était sa manière bien à elle de dire « hé psssst ferme ta gueule ». Je le prenais pas hyper bien. Ça sonnait comme un reproche, ça avait le goût du reproche et la malice du reproche que tu peux pas contester. Oui, j’ai la voix qui porte, je suis dans une classe où j’ai deux ans d’avance de puberté sur tout le monde, les plus petits m’appellent Monsieur et mon seul concurrent en terme d’acné c’est le mec du CDI. Donc je vous fais pas un dessin, mais quand tout un groupe était réuni autour d’un pot de peinture et pouffait parce que la prof avait des ballerines, c’est moi qui prenait. On va éviter de dire « anh ouais le collège c’était atroce non mais sérieux les enfants à cet âge là ils sont méchants ». Merci tata Monique, je sais, j’y suis, j’en prends plein la tronche. Pas besoin de ton laïus pré mâché. Néanmoins, c’est vrai qu’on peut difficilement faire plus proche qu’un champ de bataille et une cour de collège. Plus on te voit, plus t’es mort. Et pour vous dire, tous mes camarades ils étaient à échelle 1:16 de moi, donc vraiment les tranchées j’y mettais une jambe et il n’y avait déjà plus de place. Vous comprenez peut être un peu mieux pourquoi j’ai pas envie d’être un crieur. Mais malgré moi, 10 ans plus tard, je fais toujours parti des grosses voix. De ceux qu’on entend, de ceux qui prennent trop de place, de ceux qui empêchent les autres de parler. La légende dit qu’à ma naissance, mon père a posé sa main sur mon thorax de nouveau né et a dit « wow il est osseux il va avoir du coffre je l’aime ». Vous voyez l’ambiance ? Moi je ris rien qu’à l’idée de cette scène, ma mère en sueur, 20 h de labeur et une péridurale ratée et mon père qui m’imagine déjà en train de soulever des pneus de tracteur à mains nues en criant « Y A PAS DE FATIGUE QUI SOIT !!! » franchement la masculinité c’est quelque chose. Mais j’y reviendrai peut être plus tard si j’ai le temps. Je rigole pas très fort, je crois. En tout cas j’ai le rire d’asthmatique, celui qui vous fait expirer beaucoup d’air en un petit filet sous tension et qui laisse penser que vous pouvez faire un AVC à tout moment. Ça fait pas de moi un crieur non plus. J’aimerais bien être un crieur de rire. Je les aime bien eux, ils font souvent partis de mes gens favoris. Ils sont cool parce que d’abord, leur rire te donne l’impression que t’es hyper drôle, genre hyper hyper drôle. Mais ensuite et surtout, leur rire il fait rire et les mises en abîmes comme ça c’est toujours cool, comme Inception ou un chou romanesco. Bon je m’égare, je vous demanderais bien de me signaler mes digressions mais vous pouvez rien faire, un peu comme d’habitude c’est moi contre moi. C’est dur de parler de cri, en tout cas au premier degré. J’ai pas envie de faire une liste des différents sons et un commentaire détaillé sur ce qu’ils me provoquent. Je vous fais quand même un top 3, histoire que vous vous disiez soit « ah moi aussi » ou « ah c’est quoi son problème ? ». Ça fera de l’interaction entre nous. En première place, y a le cri de jouissance. Celui du sexe. Socialement il faudrait que je sois gêné de vous écrire ça ou que ça porte un message profond, mais en vrai non, j’aime juste bien le son des gros orgasmes sa mère, pas les tous lisses du porno, les vrais de vrais, ceux qui sont pas marketing. Ensuite, y a le « hmmmmmmmmmmm » un peu fort et voilé en même temps, c’est bizarre il n’y a que ça qui fait ce bruit là, de quand quelqu’un goûte un plat que j’ai fait. Ce « hmmmmmm » qui signifie « là tu m’as emmené dans un endroit où je suis bien, où j’ai oublié mon crédit que j’arrive pas à rembourser et mon coloc qui vole ostensiblement dans mes placards ». Et médaille de bronze je dirais que c‘est quand j’applaudis quelqu’un en criant « OUAIS WOUHOU » sifflements inclus. Je sais pas si vous avez déjà communiqué de la reconnaissance à quelqu’un que vous aimez sur scène, mais moi ça me met en joie. Je pense que, pour oser crier le genre de cri qui porte, vous voyez, celui qui dans sa façon de faire du bruit fait comprendre qu’il est totalement assumé, ben il faut avoir fait un long travail sur soimême. Il faut avoir morflé, il faut être passé par l’étape ingrate et boutonneuse puis celle où on ne sait pas, ni qui on est, ni ce qu’on veut, ni la façon dont les gens nous voient. Il faut avoir vécu des peines de coeur et même des histoires de trahison, et il faut s’en être sorti. Il faut s’être prouvé que c’était surmontable et qu’être heureux, c’est quand même possible. Et c’est à ce moment là que, pendant quelques instants, perché sur un pont, au milieu d’une boîte de nuit ou bien seul dans un champ, on sent en nous un truc qui vient de loin, un truc profond qui a maturé et qu’il est maintenant temps de sortir. Et bien, c’est à ce moment que votre cri qui porte, celui qui est totalement assumé et pendant lequel vous n’allez pas rougir, sort. Pendant ces quelques instants, je vous le jure, on se sent puissant. On se sent fort et immortel et, croyez-moi, c’est beau. Le cri ça me fait penser à quelque chose qui se libère, à quelque chose qu’on dit alors qu’on n’osait pas. Ça me fait penser à ce que je ferais si je croisais Macron dans les rues de Paris, ça me fait penser à ce que je dirais à la police qui tue les habitants des banlieues, à Lepen quand elle parle d’immigration et même aux milliardaires qui roulent seuls dans des voitures qui pue l’essence. Mais crier, ça ne sert pas qu’à parler des sujets qui nous mettent en colère. Crier, ça peut aussi être une preuve d’amour ou de reconnaissance. C’est comme quand l’on se trouve à une fête et qu’on danse depuis longtemps au milieu de corps en sueurs. Moi il y a toujours un moment ou j’ai envie de crier, pour dire aux gens que ce moment, là, il est vraiment bien. Crier c’est ce que fait une bande d’amis excités de se revoir, c’est ce que fait un enfant fière de lui-même car il est en train de plonger pour la première fois. C’est marrant hein, le cri. C’est un truc qui sert à éprouver des sentiments super diversifiés. Après tout, l’humain est peut-être tellement tordu et compliqué qu’il a eu besoin d’inventer le cri. Comme ça, quand il est vraiment perdu et qu’il ne sait plus où il en est, il s’en sert pour s’exprimer, laissant les autres se débrouiller. De toutes façons, ils pourraient l’interpréter de pleins de manières différentes. Mais en fait y a plein de moments où crier c’est hyper cool, bienveillant, sympa et fédérateur. J’y avais pas du tout pensé. Tous les gens sceptiques de la psychanalyse, vous avez vu ce qu’elle m’a fait l’autre bolosse de professeur d’arts plastiques ? Bref. C’est vrai que y a des fois où ma grosse voix elle est pratique. Par exemple, avant je trouvais nul qu’on m’entende tout le temps, maintenant j’adore qu’on m’écoute toujours. Non c’est pas du développement personnel. Les gens sur la fin de ma scolarité ils me disaient « tu pourrais raconter n’importe quoi je t’écouterais quand même ». Ça rince non ? C’est clairement pas tout, ça se saurait si on avait envie d’écouter JeanMarie Bigard mais je me dis que c’est déjà un petit quelque chose de gagné. Crier c’est trop subjectif, maintenant je me rappelle que j’avais une amie dans sa famille à chaque fois qu’on faisait un goûter ils me disaient « tu parles fort arrête de crier », alors que JA MAIS chez moi on m’avait dit ça. Je le prenais pas hyper bien (ouais j’étais plutôt susceptible, je suis lion les gars). Donc visiblement c’est pas aujourd’hui que je vais régler ce problème de cri, de toute façon j’ai pas l’argent pour une thérapie, j’ai préféré payer une école d’art où y a 12 étages et pas d’ascenseur. En plus une fois dans la fosse, grâce à ma grosse voix, j’ai crié « JE T’AIME » à Clara Luciani, elle a entendu et répondu « moi aussi… » en chuchotant parce que ELLE elle a un micro. Trop forte.